LE ROMAN DE CASABLANCA (Fragment, "les Mersultanais")

 

 

Le poète jouait aussi bien de la lyre que du compas.

Alors il avait fiché la pointe sur la place Mers Sultan comme une flèche en plein cœur.

Il avait tracé le premier cercle non pas celui d’une quelconque excellence, juste celui du peuple primitif qui se rassemblait là pour différents cultes et notamment celui de la brochette impériale.

Quand d’autres s’enivraient d’arômes d’encens, ceux-là avaient la pupille dilatée quand leurs papilles sentaient le cumin.

Bien que venant de Navarre, d’après son nom, le poète connaissait les lieux comme sa poche de billes. Il avait tracé un cercle rouge emprisonnant un quartier dans un cercle de feu.

Il savait que tous avaient brûlé là une belle jeunesse après y avoir traîné, avec leurs parents, les soirs de fiesta.

Il suffisait à ce peuple d’un peu de viande grillée sur un misérable kanoun pour communier avec les dieux. Dans un nuage bleuté, les effluves parfumés les jetaient dans des conversations bruyantes. Sans le savoir, ils succombaient à une sorte de drogue comme avaient su les utiliser les sorciers égyptiens et grecs.

Le cumin était classé comme une plante apiacée. Le poète connaissait aussi la " botte à nique " (il adorait jouer avec les mots). Il avait toujours pensé qu’un copiste avait mal retranscrit un grimoire et que le cumin était, en fait, un opiacé.

Il avait d’ailleurs surpris sa femme, le nez dans un pot à épices, avec une sorte de béatitude qui n’avait rien à voir avec la religion et tout avec l’extase la plus terrestre, celle du 7 ème ciel. Il n’avait rien dit, un peu vexé tout de même car il croyait être le seul à lui donner, certains soirs, cette air de fausse vierge aux anges.

Ce premier cercle tracé avait laissé à la porte nombre d’autochtones pourtant très proches. Personne ne lui en voulait mais tous voulaient en être. Certains avaient vécu ça comme une exclusion abominable. Le Navarrais avait dû s’en expliquer.

Il allait reprendre son compas, piquer toujours du nez sur Mers Sultan et faire le grand écart pour accueillir les réfugiés des rues d’à côté.

Il devait se méfier tout particulièrement d’un montagnard, un vrai GPS à lui tout seul qui circulait les yeux fermés dans cette ville. Encagoulé, il avait fait le pari, un jour, de se diriger, entre Parc Lyautey et place de France, juste aux sons que lui renvoyaient les rues.

Il n’avait pas eu besoin de ses amis qui l’encadraient pour retrouver l’itinéraire. Avec une grande coquetterie, il leur avait même énoncé le nom des enseignes qui avaient fait, autrefois, la réputation de ces artères.

Le Navarrais savait que le Pyrénéen le guettait et qu’à la moindre erreur de calcul, il le priverait de sfenges.

Une terrible punition pour ce peuple mersultanais. Une sorte de malédiction intolérable qui, par crainte, faisait rentrer chacun dans le rang.

Le poète allait donc ajouter une rallonge à son compas, faire le grand écart et pousser jusqu’à l’horloge de Chimicolor, histoire de remettre les pendules à l’heure.

CASAANITA.